Duà

Le Lavoir numérique
4 rue de Frieberg
Gentilly 

Lavoir numérique

Weronika Gesicka, Traces

On entendrait presque les jingles publicitaires qui accompagnent ces images : les mélodies sautillantes aux accents douceâtres, les refrains sucrés et les chœurs aux dents blanches clamant les mérites des réfrigérateurs derniers cris, des berlines tout confort ou des crédits immobiliers à bas coûts.

Pour réaliser sa série Traces, Werinoka Gęsicka, a arpenté les banques d'imagesen ligne pour en faire surgir toute une iconographie commerciale et colorée d’après-guerre. L'univers de Traces est d'abord celui d’un pays joyeux où les personnages, toujours souriants, affichent un bonheur inconditionnel dans des paysages, toujours ensoleillés, ou dans des intérieurs invariablement confortables et chaleureux.

Il faisait décidément bon vivre dans ce monde rêvé de l’American way of life des années 1950 et 1960 qui savait magistralement orchestrer famille, histoires d’amour, loisirs et bien être matériel. L’imagerie produite à l’époque se veut puissamment efficace car, en définitive, il s’agit de vendre. Avec le temps, ces photographies nous entraîne dans une nostalgie onctueuse et rassurante puisant dans le mythe profond de la grande solidarité humaine, de la famille soudée, du plein emploi, du progrès et de la consommation toute puissante… bref elles nous plongent dans l'aisance d’une société certes révolue mais idéale, sûre d’elle-même et de son avenir radieux.

Or par un sortilège numérique, par des manipulations aussi malicieuses qu'amusées, par des interventions subtiles et délibérément manifestes, Weronika Gęsicka donne une toute autre tournure à cet archétype occidental et une toute autre signification aux mises en scènes qui s'affichent sous nos yeux: comme si le compositeurs avait soudainement eu envie de tonalités plus étranges ou plus sombres, comme si le disc-jockey amusé et corrosif avait sciemment rayé ses vieux vinyles 75 tours, comme si les chansons publicitaires s'étaient finalement mises à tenir des propos à la fois incongrus et désopilants.

Avec Weronika Gęsicka, nous passons de la représentation collective et convenue à la l'invention visuelle, intime et pulsionnelle. En triturant les postures, en déformant les morphologies, en tourmentant les détails ou en multipliant à l'envie les signes graphiques, les métamorphes opérées par l'artiste agissent comme des catalyseurs pour l'entendement et l'imagination, des révélateurs ou des dissimulateurs et parfois même des dénonciateurs : la scène de rencontre amoureuse devient un jeu narcissique, la réunion familiale prend des accents scabreux, les personnages se dédoublent et se fondent entre eux, les perspectives déraillent, les matières prennent le pas sur les vivants, le contenu devient la forme, l'analogique intelligible s'entrelace au digital abscons....On pense bien évidemment au surréalisme et on s'emmêlent délicieusement les pinceaux dans ce constant va-et-vient.

 

Michaël Houlette